22/04/2016

UDC par-ci, UDC par-là

 

Depuis 25 ans, c'est l'UDC qui dicte l'agenda politique suisse et qui oblige les autres partis politiques à se situer en fonction de lui. Dans le domaine de l'asile, ses exigences ont été largement reprises par les autorités fédérales (exclusion des déserteurs, fermeture des ambassades aux réfugiés, accélération et multiplication des renvois, etc). Aujourd'hui, certains croient pouvoir améliorer le peu qui reste du droit d'asile en soutenant un projet de loi qui durcit encore la procédure, au motif qu'il introduit une « aide juridique » tellement limitée qu'elle a été critiquée par le Tribunal administratif fédéral lui-même, (arrêt E 3819/2015 du 2.7.2015 cf. http://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/lassen-rechtsvertreter-fluechtlinge-im-stich/story/31804081).

Jusqu'à quand la majorité politique de ce pays continuera-t-elle de courrir derrière l'UDC ? L'enthousiasme suscité par le rejet de l'initiative de mise en oeuvre de l'article constitutionnel prévoyant l'expulsion systématique des étrangers délinquants a fait perdre la tête à certains démocrates. Ce vote a permis d'introduire quelques exceptions à la règle de l'expulsion obligtoire, en lieu et place d'une expulsion automatique : tant mieux ! La victoire de la coalition de tous contre l'UDC nous oblige-t-elle pour autant à accepter de nouveaux durcissements à la loi sur l'asile le 5 juin, parce que c'est l'UDC qui a fait aboutir le référendum ?

Un peu de mise en contexte est importante. Depuis toujours, l'UDC a fait en sorte d'avoir un référendum ou une initiative anti-réfugiés et/ou anti-étrangers dans son jeu pour drainer un électorat qui place cette thématique en tête de ses sujets de préoccupation. Face à la panique qui s'est emparée d'une partie des milieux politiques devant l'arrivée de nombreux demandeurs d'asile en Europe, l'UDC ne pouvait pas rester l'arme au pied. Elle s'est emparée de n'importe quel prétexte pour lancer un référendum et se positionner une fois de plus comme seul parti à défendre la patrie face à l'envahisseur. l' « aide » juridique alibi du projet Sommaruga a soudain été présentée comme l'octroi d'un « avocat gratuit » pour tous les demandeurs d'asile.

Bien joué, du point de vue de l'UDC, pour autant que la politique soit un jeu. Mal joué, du côté des partisans du droit d'asile qui sont tombés dans le panneau en soutenant, par effet réflexe, le OUI à la « restructuration » de la procédure d'asile, oubliant toutes les critiques qu'ils lui avaient opposées.

Depuis lors, l'UDC a annoncé (le 3 avril déjà) qu'elle n'investirait pas ses moyens habituels dans la campagne pour le NON. C'est que celle-ci est désormais gagnante dans tous les cas de figure. Si le OUI est majoritaire le 5 juin, elle adoptera la posture préférée de tous les partis populistes soulignant qu'elle était seule contre tous pour défendre le pays, tout en se frottant les mains. Il y a tant de durcissements dans le projet de loi qui ont pour origine ses propres propositions ! Si le NON est majoritaire, l'UDC clamera que la majorité soutient sa politique xénophobe, alors qu'elle seule contre tous.

L'UDC gagnante à tous les coups ? Pas si un fort courant d'opinion solidaire des réfugiés se lève pour combattre le durcissement de la loi sur l'asile, en votant NON le 5 juin. Une bonne façon de troubler la partie de poker menteur à laquelle se livrent aussi bien l'UDC que ceux qui soutiennent la réforme Sommaruga après en avoir critiqué bien des aspects.

Et ensuite ? Que ce soit OUI ou NON le 5 juin, la politique politicienne continuera de plus belle, hélas. Avec de nouveaux projets de durcissements du droit d'asile. Il y en a toujours eu, tant du côté de l'UDC que de la part du Département fédéral de justice et police (DFJP), qui a déjà initié une douzaine de révisions restreignant toujours plus le droit d'asile. Jusqu'au jour où un peu de conscience politique rendra majoritaire le camp, clairement minoritaire aujourd'hui, de ceux qui refusent que le destin des réfugiés soit l'enjeu de partis qui ont perdu le sens des valeurs. Accueillir des réfugiés, c'est une belle mission, pour un pays comme le nôtre. C'est cela qu'il faut dire haut et fort en votant NON le 5 juin, en attendant que d'autres de nos compatriotes ouvrent les yeux.

 

22:20 | Tags : asile, réfugiés, réforme sommarugga, udc | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

14/04/2016

Réforme Sommaruga : chaos programmé

 

Personne n'ose encore le dire à Berne, mais dans les cantons, les dents commencent à grincer. C'est que la place manque partout, du fait de la lourdeur du fonctionnement du Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) et de l'accumulation de réfugiés « requérants », « admis provisoirement » ou « reconnus ». Car leur intégration est délibérément freinée pour rendre la Suisse moins attractive.

Concentré depuis 2014 sur la phase-test du projet de « restructuration », et sur les préparatifs de sa généralisation, le SEM est en train de gripper toute la machinerie de l'asile. Et ce n'est rien à côté du chaos qui résultera de la Lex Sommaruga, si celle-ci est adoptée le 5 juin. Pour faire du chiffre, le SEM donne la piorité aux cas où le renvoi peut facilement être décidé. En conséquence, il a décidé de laisser de côté les demandes des Syriens, Afghans et Irakiens, dont on sait pourtant qu'ils resteront en Suisse à 90%. Ceux-ci ne peuvent donc commencer leur intégration, faute d'une décision qui leur donnerait un statut clair, et ils pèsent durablement sur les services sociaux des cantons.

Un changement de l'ampleur de la réforme Sommaruga entraîne une réorganisation qui va mettre beaucoup de temps à se roder. Surtout, la centralisation à outrance prévu par la nouvelle loi sur l'asile, avec une multitude de « centres de la Confédération » censés héberger des milliers de candidats à l'asile pendant des mois (logement, nourriture, sécurité, administration, etc.) va nécessiter des moyens financiers et des ressources en personnel considérables. Peter Arbenz avait déjà buté sur cet écueil dès la fin des années 80. La « procédure 88 », qui regroupait les requérants kurdes dans des centres fédéraux pour traiter leur demande au pas de charge avait été interrompue un an plus tard dans la confusion. Quant à la création, par arrêté urgent, de centres d'enregistrement fédéraux (1990), elle avait absorbé l'essentiel des nouveaux postes accordés par le Parlement, au détriment de l'examen des dossiers.

Plus grave encore, les demandes sont en hausse. le dispositif lié à la réforme Sommaruga a été pensé pour 24'000 demandes par an, alors qu'on a frôlé les 40'000 en 2015, et que rien ne permet de s'attendre à une baisse. Dans ce contexte, c'est folie de vouloir tout « restructurer ». Les multiples changements, qui ne peuvent être intégrés rapidement, ne feront que déstabiliser un peu plus les services du SEM . Autre problème, l'objectif de à régler 60% des cas en 140 jours repose pour l'essentiel sur le renvoi rapide des cas Dublin. Placée au coeur de l'Europe, la Suisse, depuis des années, renvoie en effet chaque année des milliers de requérants vers le pays où ils ont été identifiés en premier. Elle se dispense ainsi d'entrer en matière sur les motifs de leur demande d'asile. Mais le système Dublin est à l'agonie. Il n'existera sans doute plus dans sa version actuelle, si favorable à la Suisse, lorsque la révision soumise au vote le 5 juin 2016 entrera pleinement en vigueur.

Le problème, avec la conseillère fédérale chargée du Département fédéral de justice et police, c'est qu'elle est tombée dans le piège de tous ses prédécesseurs depuis Kurt Furgler. Rudolf Friedrich, Arnold Koller, Ruth Metzler, Christoph Blocher, Evelyne Widmer-Schlumpf, Simonetta Sommaruga, tous et toutes ont voulu « réformer » l'asile pour rassurer la population inquiétée par les discours xénophobes. Et il l'ont toujours fait avec beaucoup d'angélisme, en croyant que les solutions produites dans les bureaux de l'administration fédérale allaient régler les problèmes. En réalité, il n'y a qu'une solution au dossier de l'asile : mettre toutes les forces au niveau fédéral sur l'analyse des dossiers et la prise de décision, et laisser les cantons gérer l'intendance en favorisant au maximum l'intégration.

C'est le contraire que nous promet la réforme Sommaruga. Son utopie est de croire que ceux qui fuient l'enfer, vont cesser de le faire si l'on réduit encore l'« attractivité » de la Suisse. Le 5 juin celles et ceux qui ont une once de réalisme voterons NON pour éviter le chaos.

 

08/04/2016

UE-Turquie: le modèle suisse

 

Ils ont donc osé. Depuis quelques jours, certains candidats à l'asile qui parviennent en Europe au péril de leur vie sont refoulés de Grèce en Turquie après une procédure expéditive. Celle-ci se déroule à l'abri des regards, dans des centres entourés de grillages, en violant tant de normes de droits humains que le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à refusé de s'en faire le complice. Depuis le 22 mars 2016, celui-ci a « suspendu certaines de (ses) activités dans tous les centres fermés sur les îles (grecques), y compris le transport des arrivants vers et depuis ces sites » (communiqué HCR:  http://tinyurl.com/jae7kwn).

C'est désormais la Turquie qui est la gardienne de l'espace européen. Avec une subvention de trois milliards pour stocker chez elle les « deportees » (c'est le terme officiel, inventé il y a 30 ans par l'Organisation de l'aviation civile internationale, pour parler des refoulés de l'asile). En échange, l'Union européenne (UE) s'engage à prendre, parmi les 2,5 millions de réfugiés qui croupissent dans les camps turcs, autant de « bons » réfugiés qui y sont restés gentiment depuis des années, en échange des « mauvais » qui ont osé essayé de parvenir en Europe par eux-mêmes.

On parle d'une opération portant sur quelques dizaines de milliers de personnes. Au final, la Turquie aura toujours 2,5 millions de réfugiés sur les bras, moins ceux qu'elle refoule directement en Syrie, plus ceux qui continuent d'arriver. Et l'Europe pourra s'en laver les mains. 

Pendant ce temps, un éditorialiste réputé se félicite de cette opération dans sa chronique hebdomadaire, en titrant : « Un plan, un vrai, pour les réfugiés » (L'Hebdo, 24.3 2016). Oui, nous pouvons nous féliciter de ce plan, ici, en Suisse, un pays bien protégé des arrivées massives par sa position géographique au coeur de l'Europe. Car c'est le modèle suisse, que l'UE a mis en oeuvre, avec la complicité de la Turquie, désormais considérée comme « pays sûr ».

Classer un pays comme « sûr » pour y refouler les candidats à l'asile sans entrer en matière sur ses motifs ? C'est une invention suisse (arrêté urgent sur la procédure d'asile de 1990), qui a essaimé depuis lors dans toute l'Europe. Des renvois collectifs qui ne reposent pratiquement que sur l'identification de la nationalité des requérants ? C'est l'opération « Automne noir », le tout premier charter de renvois forcé de l'histoire de l'asile en Europe, ordonné par Madame Elisabeth Kopp, pour refouler 59 Zaïrois, le 2 novembre 1985.

Les centres de procédure accélérée où le sort d'un réfugié se décide en quelques jours (même si on sait très bien que leur histoire est souvent compliquée à saisir lorsqu'ils doivent s'exprimer à chaud, encore marqués par les traumatismes dus au voyage et aux violences subies dans leur pays d'origine) ? Mais c'est le modèle (déjà tenté par Peter Arbenz en 1988) que Madame Sommaruga veut généraliser, et qui sera soumis à votation le 5 juin 2016 ! Avec ses « centres de la confédération » plantés en rase campagne, sinon à la montagne, ses cadences infernales et ses « avocats gratuits » bidon (http://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/lassen-recht...).

L'Histoire dira un jour que la Suisse n'a pas été la gardienne du droit des réfugiés, ancré dans la Convention de Genève de 1951, mais le pays qui, le premier en Europe, dans la période contemporaine, a foulé aux pieds les droits des personnes en quête de protection.

 

16:36 | Tags : asile, réfugiés, réforme sommruge | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |