14/04/2016

Réforme Sommaruga : chaos programmé

 

Personne n'ose encore le dire à Berne, mais dans les cantons, les dents commencent à grincer. C'est que la place manque partout, du fait de la lourdeur du fonctionnement du Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) et de l'accumulation de réfugiés « requérants », « admis provisoirement » ou « reconnus ». Car leur intégration est délibérément freinée pour rendre la Suisse moins attractive.

Concentré depuis 2014 sur la phase-test du projet de « restructuration », et sur les préparatifs de sa généralisation, le SEM est en train de gripper toute la machinerie de l'asile. Et ce n'est rien à côté du chaos qui résultera de la Lex Sommaruga, si celle-ci est adoptée le 5 juin. Pour faire du chiffre, le SEM donne la piorité aux cas où le renvoi peut facilement être décidé. En conséquence, il a décidé de laisser de côté les demandes des Syriens, Afghans et Irakiens, dont on sait pourtant qu'ils resteront en Suisse à 90%. Ceux-ci ne peuvent donc commencer leur intégration, faute d'une décision qui leur donnerait un statut clair, et ils pèsent durablement sur les services sociaux des cantons.

Un changement de l'ampleur de la réforme Sommaruga entraîne une réorganisation qui va mettre beaucoup de temps à se roder. Surtout, la centralisation à outrance prévu par la nouvelle loi sur l'asile, avec une multitude de « centres de la Confédération » censés héberger des milliers de candidats à l'asile pendant des mois (logement, nourriture, sécurité, administration, etc.) va nécessiter des moyens financiers et des ressources en personnel considérables. Peter Arbenz avait déjà buté sur cet écueil dès la fin des années 80. La « procédure 88 », qui regroupait les requérants kurdes dans des centres fédéraux pour traiter leur demande au pas de charge avait été interrompue un an plus tard dans la confusion. Quant à la création, par arrêté urgent, de centres d'enregistrement fédéraux (1990), elle avait absorbé l'essentiel des nouveaux postes accordés par le Parlement, au détriment de l'examen des dossiers.

Plus grave encore, les demandes sont en hausse. le dispositif lié à la réforme Sommaruga a été pensé pour 24'000 demandes par an, alors qu'on a frôlé les 40'000 en 2015, et que rien ne permet de s'attendre à une baisse. Dans ce contexte, c'est folie de vouloir tout « restructurer ». Les multiples changements, qui ne peuvent être intégrés rapidement, ne feront que déstabiliser un peu plus les services du SEM . Autre problème, l'objectif de à régler 60% des cas en 140 jours repose pour l'essentiel sur le renvoi rapide des cas Dublin. Placée au coeur de l'Europe, la Suisse, depuis des années, renvoie en effet chaque année des milliers de requérants vers le pays où ils ont été identifiés en premier. Elle se dispense ainsi d'entrer en matière sur les motifs de leur demande d'asile. Mais le système Dublin est à l'agonie. Il n'existera sans doute plus dans sa version actuelle, si favorable à la Suisse, lorsque la révision soumise au vote le 5 juin 2016 entrera pleinement en vigueur.

Le problème, avec la conseillère fédérale chargée du Département fédéral de justice et police, c'est qu'elle est tombée dans le piège de tous ses prédécesseurs depuis Kurt Furgler. Rudolf Friedrich, Arnold Koller, Ruth Metzler, Christoph Blocher, Evelyne Widmer-Schlumpf, Simonetta Sommaruga, tous et toutes ont voulu « réformer » l'asile pour rassurer la population inquiétée par les discours xénophobes. Et il l'ont toujours fait avec beaucoup d'angélisme, en croyant que les solutions produites dans les bureaux de l'administration fédérale allaient régler les problèmes. En réalité, il n'y a qu'une solution au dossier de l'asile : mettre toutes les forces au niveau fédéral sur l'analyse des dossiers et la prise de décision, et laisser les cantons gérer l'intendance en favorisant au maximum l'intégration.

C'est le contraire que nous promet la réforme Sommaruga. Son utopie est de croire que ceux qui fuient l'enfer, vont cesser de le faire si l'on réduit encore l'« attractivité » de la Suisse. Le 5 juin celles et ceux qui ont une once de réalisme voterons NON pour éviter le chaos.

 

01/04/2016

Passeurs: "immenses salopards"

 

Dans les discussions passionnées de nos vingt ans, mon ami Olivier avait l'habitude de conclure l'analyse des turpitudes des grands de ce monde par une sentence définitive : « ce sont des immenses salopards ».

« Immenses salopards », le qualificatif va bien aux passeurs criminels qui s'enrichissent de la détresse des réfugiés en les poussant à risquer leur vie pour traverser la Méditerranée après leur avoir volé leurs dernières économies. Selon une estimation d'Europol publiée au début du mois de mars, les filières mafieuses auraient engrangé de cette façon entre 3 et 6 milliards en 2015. « Immenses salopards ». La cause est entendue.

Tout a été dit, ou presque, sur cet épouvantable trafic. Parviendra-t-on un jour à l'éradiquer. ? L'OTAN est désormais à la manœuvre, mais ne nous faisons pas d'illusions. Depuis trente ans que le nombre des candidats à l'asile va croissant en Europe, tout a déjà été essayé. Placer l'armée à la frontière, construire des barrières de barbelés toujours plus hautes, utiliser les moyens techniques les plus sophistiqués (caméras nocturnes, détecteurs de chaleur, drônes survolant les zones à risque), que sais-je...

Tous ces efforts n'ont eu qu'un seul effet : augmenter les tarifs des passeurs, dont l'activité est toujours plus compliquée et dangereuse. On pourra construire les barrages les plus puissants, on n'empêchera jamais l'eau de couler jusqu'à la mer, ni ceux qui veulent échapper à la violence de tout tenter pour y parvenir.

Lorsque j'ai commencé à travailler dans le domaine de l'asile, les syndicalistes turcs et les militants kurdes qui fuyaient leur pays, après le coup d'Etat militaire de 1980, pouvaient venir en Europe sans visa. Et il leur suffisait de 500 frs pour voyager sur le pont d'un ferry, entre Izmir et Ancône. La femme kurde dont je m'occupe, qui a dû réunir 15'000 euros pour échapper à un crime d'honneur avec ses deux enfants, ne parvient pas à me croire. « Mais pourquoi l'Europe des droits de l'homme a-t-elle fermé ses frontières ? ». Vaste question.

En un an, la fuite désespérée de femmes, d'hommes et d'enfants confrontés à la violence a entraîné, dit-on 2 à 3'000 noyades dans la Méditerranée. Mais plusieurs centaines de milliers de réfugiés ont aussi sauvé leur peau grâce aux passeurs qui les ont conduit en Europe.

Mais alors, si ce trafic d'êtres humain paraît inéluctable face à la fermeture de la « Forteresse Europe », et si les passeurs sont des « immenses salopards », comment faut-il qualifier celles et ceux qui, depuis trente ans, n'ont cessé de démanteler le droit d'asile, et qui s'apprêtent encore à le faire le 5 juin, en approuvant une « réforme Sommaruga » encore plus dure que la « réforme Blocher » de 2006 ? Les mots me manquent.

 

17:54 | Tags : asile, réfugiés, passeurs, réforme sommaruga | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |