29/06/2016

Loger des réfugiés ou parquer des traxs ?

C'est une amie lyonnaise, chez qui je me suis arrêté sur la route des vacances qui me l'a demandé : « c'est vrai que vous logez des réfugiés dans des abris souterrains ?!? » Elle m'a tendu un magazine. « Six pieds sous terre », c'est sous ce titre que n° de mars de Society évoquait les bunkers dans lesquels vivent des centaines de requérants à Genève, avec leur promiscuité, leurs néons perpétuellement allumés et leurs maladies récurrentes. Je me suis dit : s'ils sont choqués à l'étranger, ils ne sont pas au bout de leurs surprises. Car ces jours-ci, en matière de logement pour réfugiés, les autorités font très fort en donnant la priorité aux bullozers plutôt qu'aux réfugiés ! Ceux croient qu'en Suisse les êtres humains valent mieux que des machines de chantier auront de quoi s'étonner.

C'est une histoire à peine croyable que celle du foyer Frank-Thomas (lien). Un foyer de 135 places que l'on a décidé de démolir malgré la pénurie de places pour les réfugiés en invoquant des motifs aussi variables que peu crédibles. Construire la Nouvelle Comédie ? Mais celle-ci est prévue sur une autre parcelle. L'aménagement du CEVA, la future liaison ferroviaire Genève-Annemasse ? Là non plus, le terrain occupé par le foyer n'est pas directement touché. Le foyer devrait être rénové ? Mais pourquoi pas puisqu'on manque si cruellement de place. Dernier motif invoqué ::ce terrain sur lequel rien ne doit être construit avant des années devrait permettre de stationner des engins de chantier. Et là, on se demande si nos autorités ne marchent pas sur la tête. Qui peut croire que sur l'immense chantier du CEVA, il n'est pas possible de caser ailleurs quelques traxs ?

Le plus grave, dans toute cette affaire, c'est que le déménagement des réfugiés concernés se fait dans des conditions contraires à toute logique d'intégration. Les occupants du foyer, qui devraient vider les lieux ce 30 juin sont des réfugiés reconnus appelés à rester définitivement en Suisse. Certains sont là depuis dix ans, quelques uns travaillent, et un ou deux ont même fini par obtenir la nationalité suisse. Pour autant, l'appui offert aux réfugiés est tellement déficient qu'ils n'ont toujours pas pu déccrocher un logement indépendant de l'Hospice général qui les a accueillis.

Dans ce foyer, ils sont au moins logés en chambre individuelle. Et comment, l'Hospice général, prévoit-t-il de les reloger ? Dans un nouveau foyer, qui devait permettre à d'autres de quitter enfin leur abri souterrain. Et, compte tenu de la crise du logement, les chambres sont prévues pour quatre personnes. On ne meurt pas d'être logé à quatre dans la même pièce. Mais après des années en chambre individuelle, c'est un recul inadmissible pour des réfugiés, qui sont censés pouvoir vivre normalement dans leur pays d'accueil. Cerise sur le gâteau, l'Hospice général, qui leur adresse des circulaires comminatoires sans signature ni numéro de téléphone, leur impose de déménager en abandonnant sans la moindre indemnité tout ce qui meublait leur chambre...

En signant la Convention de Genève sur les réfugiés, la Suisse s'est engagée, en ce qui concerne le logement, comme sous l'angle du travail, de la formation ou des droits sociaux, « à accorder aux réfugiés résidant régulièrement sur leur territoire un traitement aussi favorable que possible » (art. 21 Conv. 1951). C'et l'évidence : accueillir des réfugiés implique aussi de favoriser leur intégration dans le pays qui est devenu leur seconde patrie. Dans l'affaire du foyer Frank Thomas on est malheureusement loin du compte. Et on comprend la révolte du collectif « Perce frontières » à l'approche du 30 juin. Car c'est le droit d'asile lui-même que l'on sabote ici.

Les autortés imputent volontiers la responsabilité de la crise de l'hébergement des réfugiés à Christoph Blocher, qui a limité les structures d'accueil en avril 2006. La belle affaire. Blocher n'est plus au Conseil fédéral depuis plus de huit ans. Largement assez pour corriger cette erreur. Mais à tout les niveaux de responsabilité, on a préféré poursuivre une politique restrictive « pour ne pas accroître l'attractivité de la Suisse ». Une bêtise qui se paie cher. Car sans politique d'accueil et d'intégration active, le droit d'asile se transforme en une impasse sur le plan social.



 

 

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24/06/2016

Accompagner la migration, plutôt que l'entraver

La migration fait peur à tous ceux qui vivent dans des sociétés développées parce qu'elle souligne un déséquilibre dont on sent bien qu'il est injuste et qu'il ne pourra pas durer éternellement. Pourtant, la migration répond aussi à un besoin économique et démographique pour ces mêmes sociétés. Mais comme la peur est mauvaise conseillère, beaucoup voudraient empêcher les migrants de se déplacer. Comme s'il était possible d'empêcher la terre de tourner autour du soleil ! Car dans les faits, toute l'histoire de l'humanité est une histoire de migrations. Et pour les pays du Sud, c'est parfois aussi une façon incontournable d'assurer leur développement. De façon assez étonnante, une grande oeuvre d'entraide comme Helvetas y voit aujourd'hui un nouveau terrain d'action tout à fait original.

C'est dans le dernier numéro de sa revue « Partenaires », que Helvetas, qui tient ce 24 juin 2016 son assemblée générale sur ce thème, pose la question « les organisations de développement doivent-elles aider les personnes qui ont décidé de partir travailler à l'étranger ? » (lien). Là où on imagine que les oeuvres d'entraide ont pour vocation d'aider les pays du Sud à accroître le bien être de leur population en améliorant ses moyens d'existence sur place, ce questionnement étonne. Mais c'est méconnaître le fait qu'aujourd'hui, ce sont souvent les migrants qui envoient à leur famille de quoi vivre, dans des pays qui seraient incapables de nourir leur population sans apport extérieur. Selon la Banque mondiale l'argent envoyé par les migrants est trois fois plus important que l'argent que les pays riches sont prêts à consacrer à la coopération au développement (lien).

C'est ainsi que dans des pays comme le Népal et le Sri Lanka, où l'ONG est particulièrement active, Helvetas en est venue à compléter sa palette d'activités par des projets visant à aider les migrants à partir à l'étranger dans de bonnes cconditions. C'est que la migration, qui focalise les espoirs de toute une jeunesse sans réelles perspectives, est aussi souvent synonyme d'exploitation. D'où l'idée de mettre sur pied une offre de conseils juridiques, de formation et d'information sur les conditions dans les pays de destination. Acquérir quelques connaissances professionnelles peut permettre de trouver un meilleur emploi à l'étranger. Se faire enregistrer et laisser une copie de ses documents avant de partir peut faciliter une intervention en cas de problème et faciliter son retour. S'informer sur les agences de placement et autres intermédiaires auxquels on va s'adresser peut permettre d'éviter les escrocs qui vous promettent la lune avec l'intention de vous transformer en esclave dans le pays visé.

La péninsule arabique est la destination de milliers et de milliers de migrants asiatiques, mais une autorisation de travail ou de séjour y est toujours liée à un employeur précis. S'enfuir en cas de mauvais traitements entraîne la perte de tous ses droits. Parmi les migrants népalais, environ un tiers rencontre de sérieuses difficultés avec leurs employeurs ou avec les agences. Autant se prémunir à l'avance contre certains problèmes. Car la migration est incontournable pour un pays comme le Népal, dont l'apport de ceux qui sont partis travailler à l'extérieur représente près de 30% du produit intérieur brut. C'est sans doute là un record. Mais il explique bien qu'une stratégie de développement ne saurait aujourd'hui faire l'impasse sur le phénomène migratoire.

A un moment où on compte plus de 250 millions de migrants dans le monde (lien), dont plus de 60 millions de personnes déracinées par la violence (lien), il serait temps que la réflexion et l'action s'inspire de l'attitude ouverte et réaliste d'Helvetas. Les économistes ont déjà souvent démontré que l'arrivée de migrants est positive pour l'économie du pays d'accueil. C'est aussi le cas, plus spécifiquement pour l'accueil de réfugiés, qui boostent l'économie, comme le montrait il y a peu dans son blog le journaliste spécialisé Yves Genier (lien). Alors qu'attendons nous, à l'ère de la mondialisation, pour accompagner la migration ? Sur le terrain de l'asile, hélas, loin de favoriser des voies d'entrée légale, toute l'Europe se barricade, et se tire ainsi une balle dans le pied.

 

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17/06/2016

Journée des réfugiés: "merci d'être venus"

C'est André Chavanne, alors président du Conseil d'Etat, qui avait eu cette formule, lors d'une manifestation contre les renvois en 1985 : « On dit que vous devez partir, mais moi je veux vous dire : merci d'être venus !». Et j'avais vu le regard des réfugiés présents s'illuminer à ce message trop rare. On aimerait voir nos conseillers d'Etat tenir le même discours aujourd'hui. Ce 18 juin c'est la journée des réfugiés. Une belle occasion pour les remercier de nous avoir fait confiance en venant jusqu'à nous. C'est qu'ils nous renvoient ainsi à ce que nous avons de meilleur. Cette tradition humanitaire dont nous sommes fiers, mais qui est aussi régulièrement bafouée, et qu'il nous faut constamment réaffirmer. Par des actes concrets, plutôt que par de simples paroles.

Il y aura, à l'occasion de cette Journée du réfugié, beaucoup de déclarations de principe. On nous dira que « la Suisse accueillera toujours les victimes de persécutions ». Mais les Erythréens, qui fuient les pires sévices, comme le réaffirme un récent rapport des Nations Unies, restent dans le collimateur des partis de droite qui voudraient les voir partir. On nous dira aussi que l'Europe doit assumer ses obligations face à la « crise des migrants ». Mais malgré l'urgence le Conseil fédéral n'a toujours pas honoré sa promesse du 6 mars 2015 d'accueillir un contingent de 3'000 réfugiés Syriens bloqués au Proche-Orient. On nous dira encore qu'il faut encourager l'intégration de ceux qui sont autorisés à rester en Suisse. Mais nombre d'entre eux restent piégés par un statut provisoire qui les empêche d'aller de l'avant, comme le montre de nombreux exemples.

Face aux belles paroles, de nombreuses initiatives citoyennes viennent heureusement faire vivre, par des actes, la part la plus belle de notre tradition humanitaire. La nouvelle « Plateforme-asile » vaudoise en offre un magnifique exemple. Rencontres autour d'un repas, parrainages visant à rompre l'isolement, accueil dans des familles, cours de langues bénévoles, appui scolaire, ateliers culturels (avec à Genève un spectacle à ne pas manquer : « Babel 2.0 »). Tant d'expériences où les échanges de personne à personne sont l'occasion d'un enrichissement personnel exceptionnel (lisez à ce propos le remarquable témoignage publié il y a peu par Le Matin Dimanche).

Oui les réfugiés ont beaucoup à nous apporter si nous faisons l'effort de les approcher. C'est vrai, ils sont parfois des hôtes inconfortables. C'est vrai, ils bousculent nos servces sociaux, en arrivant démunis de tout. Oui, certains basculent dans la dépression ou la délinquence en raison de leurs traumatismes et de l'absence de perspectives. Mais combien d'entre eux nous donnent aussi l'exemple du courage devant les aléas de l'existence. Combien font preuve d'une dignité et d'une volonté imperturbable de se reconstruire après avoir du tout abandonner pour échapper à des situations infernales.

Parce que j'ai eu la chance de cotoyer beaucoup de réfugiés durant mon activité professionnelle, je garde en mémoire des parcours de vie exceptionnels. L'image de femmes et d'hommes qui ont fait la preuve d'une capacité de résilience inouïe plutôt que de désespérer de l'existence. En cette période de crise économique où les richesses sont si mal partagées, de nombreuses personnes, y compris parmi nos compatriotes, sont en butte à mille difficultés. Dans l'existence, chacun de nous est inévitablement confronté à des problèmes de tous ordres. Par leur richesse humaine, leur confiance dans l'avenir et leur refus de se décourager face aux obstacles dressés sur leur route, Bruno, Silvia, Hasan, et tant d'autres, m'ont offert une leçon de vie inoubliable. Apprenons donc à nous inspirer du courage de ceux qui on tout perdu, et qui malgré tout, continuent d'avancer sur leur chemin dans l'espoir de se faire une place parmi nous. Et redisons leur « merci d'être venus » !

 

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