08/04/2016

UE-Turquie: le modèle suisse

 

Ils ont donc osé. Depuis quelques jours, certains candidats à l'asile qui parviennent en Europe au péril de leur vie sont refoulés de Grèce en Turquie après une procédure expéditive. Celle-ci se déroule à l'abri des regards, dans des centres entourés de grillages, en violant tant de normes de droits humains que le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à refusé de s'en faire le complice. Depuis le 22 mars 2016, celui-ci a « suspendu certaines de (ses) activités dans tous les centres fermés sur les îles (grecques), y compris le transport des arrivants vers et depuis ces sites » (communiqué HCR:  http://tinyurl.com/jae7kwn).

C'est désormais la Turquie qui est la gardienne de l'espace européen. Avec une subvention de trois milliards pour stocker chez elle les « deportees » (c'est le terme officiel, inventé il y a 30 ans par l'Organisation de l'aviation civile internationale, pour parler des refoulés de l'asile). En échange, l'Union européenne (UE) s'engage à prendre, parmi les 2,5 millions de réfugiés qui croupissent dans les camps turcs, autant de « bons » réfugiés qui y sont restés gentiment depuis des années, en échange des « mauvais » qui ont osé essayé de parvenir en Europe par eux-mêmes.

On parle d'une opération portant sur quelques dizaines de milliers de personnes. Au final, la Turquie aura toujours 2,5 millions de réfugiés sur les bras, moins ceux qu'elle refoule directement en Syrie, plus ceux qui continuent d'arriver. Et l'Europe pourra s'en laver les mains. 

Pendant ce temps, un éditorialiste réputé se félicite de cette opération dans sa chronique hebdomadaire, en titrant : « Un plan, un vrai, pour les réfugiés » (L'Hebdo, 24.3 2016). Oui, nous pouvons nous féliciter de ce plan, ici, en Suisse, un pays bien protégé des arrivées massives par sa position géographique au coeur de l'Europe. Car c'est le modèle suisse, que l'UE a mis en oeuvre, avec la complicité de la Turquie, désormais considérée comme « pays sûr ».

Classer un pays comme « sûr » pour y refouler les candidats à l'asile sans entrer en matière sur ses motifs ? C'est une invention suisse (arrêté urgent sur la procédure d'asile de 1990), qui a essaimé depuis lors dans toute l'Europe. Des renvois collectifs qui ne reposent pratiquement que sur l'identification de la nationalité des requérants ? C'est l'opération « Automne noir », le tout premier charter de renvois forcé de l'histoire de l'asile en Europe, ordonné par Madame Elisabeth Kopp, pour refouler 59 Zaïrois, le 2 novembre 1985.

Les centres de procédure accélérée où le sort d'un réfugié se décide en quelques jours (même si on sait très bien que leur histoire est souvent compliquée à saisir lorsqu'ils doivent s'exprimer à chaud, encore marqués par les traumatismes dus au voyage et aux violences subies dans leur pays d'origine) ? Mais c'est le modèle (déjà tenté par Peter Arbenz en 1988) que Madame Sommaruga veut généraliser, et qui sera soumis à votation le 5 juin 2016 ! Avec ses « centres de la confédération » plantés en rase campagne, sinon à la montagne, ses cadences infernales et ses « avocats gratuits » bidon (http://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/lassen-recht...).

L'Histoire dira un jour que la Suisse n'a pas été la gardienne du droit des réfugiés, ancré dans la Convention de Genève de 1951, mais le pays qui, le premier en Europe, dans la période contemporaine, a foulé aux pieds les droits des personnes en quête de protection.

 

16:36 | Tags : asile, réfugiés, réforme sommruge | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

La mémoire de l'auteur, qui a été longtemps au premier rang des combats de la politique fédérale de l'asile et de l'aide aux réfugiés en Suisse romande, est un bien précieux. On ne peut que se réjouir de sa pugnacité retrouvée dans le domaine et suivre avec attention ce blog pour s'orienter dans les méandres de cette politique.

L'article cité du Tages-Anzeiger, qui gagnerait à être traduit en français, met en lumière un des aspects les plus problématiques, pour ne pas dire répugnants, de la révision de la loi sur l'asile, et de la prétention gouvernementale à accélérer la procédure d'examen des demandes.

La fourniture tant vantée d'aide juridique gratuite relève apparemment, par ses délais raccourcis pratiquement impossibles à tenir et sa limitation aux centres confinés d'examen, plus de complicité juridique dans l'abattage administratif des dossiers que d'aide proprement dite. Ce n'est pas parce que l'UDC a choisi démagogiquement cette gratuité pour fondement initial de sa campagne référendaire que les défenseurs du droit d'asile doivent prendre pour bon argent que cet abattage est à l'avantage de demandeurs sachant plus rapidement à quoi s'en tenir. Les exemples donnés montrent que c'est le contraire. Merci de le montrer aussi nettement.

Écrit par : Dario Ciprut | 08/04/2016

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